Changement de stratégie pour les forces de l’ordre : il y a des expulsions chaque jour. Elles ont lieu à n’importe quelle heure. On n’en a pas encore vu mais c’est déjà mauvais signe quand un car de CRS est dans le coin. On est deux à arriver avec notre van pour débuter la distribution, il est 14h30. Juste à côté de l’endroit où on se gare d’habitude, un car de CRS. Ma collègue, très jeune mais bénévole depuis 1 an et assurant des formations, sait ce qu’on doit faire. Dès qu’on les voit, elle me rebriefe rapidement. C’est moi qui conduis. Je me sens tranquille car je suis en règle : on doit toujours avoir sur soi ses papiers d’identité, son permis de conduire , se garer aux places de stationnement, ce qui est le cas. J’ai appris qu’on a le droit de distribuer de la nourriture si ce n’est pas dans la rue ( les fameux arrêtés…).
On ouvre le van, on descend nos deux brouettes, on les charge de nourriture, et nous voilà parties l’une derrière l’autre, le chemin est très étroit, vers l’autre bout du terrain où se trouvent les Soudanais. On se fait deux allers-retours sans aucun problème. Je finis par penser qu’ils sont là juste pour constater qu’il y a bien des migrants dans le coin.
Ah, au troisième retour, une portière s’ouvre et un CRS, le plus gradé des trois présents pour le moment, descend pour me demander mes papiers et ceux du véhicule… Je roule toujours ma brouette droit devant et je suis bien sûr sur le trottoir . Je dis bonjour au monsieur et roule encore les 3 ou 4 mètres qui me séparent de notre van.
« Arrêtez-vous quand on vous parle ! » me dit-il pas aimable du tout. De toute façon je ne comptais pas aller bien loin….c’est sûr qu’elle passerait pas le contrôle technique ma brouette toute cabossée dont la vis principale au centre de la roue, essaie régulièrement de se faire la malle. Pas du tout une brouette de compétition. Ma collègue n’est pas plus gâtée avec la sienne. Mais elles roulent quand même.
Les papiers du véhicule…..je prie pour qu’ils y soient…dans le véhicule. On n’en a pas parlé, les deux vans changent de chauffeur tous les jours…Je fais la brave, oui pas de problème, c’est dans la boîte à gants…euh, la boîte à gants…il y a longtemps qu’elle ne veut plus s’ouvrir…je jette un regard interrogateur vers J. qui me dit « sous les sièges ».
On a tout bon. Pour l’instant….Deux autres CRS sont descendus à leur tour . J. est contrôlée aussi. Le chef me dit que je n’ai pas le droit de distribuer de la nourriture dans la rue. On lui répond qu’on est garé le long de la rue, bien comme il faut, mais que la nourriture n’est pas donnée dans la rue mais dans le grand terrain le long de la voie ferrée. D’où les brouettes…
On lui rappelle l’arrêté qui nous permet de le faire, lui n’a pas la même version . A l’heure qu’il est, on est deux, ils sont trois mais J. a téléphoné à une juriste de l’Auberge des migrants…et à un journaliste. En général ça les calme…
Voilà la situation. Le chef me dit : vous partez et vous n’aurez pas d’ennuis. Vous retournez leur donner à manger, vous êtes verbalisée.
Être verbalisée parce qu’on donne à manger à quelqu’un. Ça devrait plutôt être le contraire non ?
Dans le van, J. qui a l’habitude, m’a prévenue. J’aurais sûrement une amende mais au nom de l’association. Elle m’a demandé aussi de filmer si je le peux.
On leur explique qu’on ne peut pas donner à manger à seulement une partie des groupes, et là, ce secteur-là, c’est 644 personnes !!! On ne peut pas s’arrêter au milieu de la tournée…J. me demande en aparté de faire traîner la conversation le temps que la juriste et le journaliste nous rejoignent….Échanges avec les deux CRS plus sympas que le chef sur ce que je fais là, la belle région qu’est l’Isère, il y en a un qui connaît bien Grenoble et le lac, et oui, On connaît la chanson, Bacri Jaoui, ah vous étiez prof? Oui un café ça nous réchaufferait, non je ne fume pas . Ils arrivent de Strasbourg ce matin, c’est beau aussi Strasbourg, ils savent que ça ne sert à rien ce qu’ils font mais c’est les ordres hein ? Ils ont froid, ils ont hâte de rentrer…
Ils me disent que ça ne sert à rien d’essayer de discuter avec le chef. Texto : Franchement, vous seriez tombés que sur nous deux, on vous foutait la paix, mais là, c’est pas terminé, ça va pas s’arrêter là. Et il y a toujours Dupont T qui reprend derrière chaque phrase : non, ça va pas s’arrêter là. Mais votre chef il est passé où ? Dans le fourgon. Je me dis qu’il apprend mes papiers par cœur car évidemment, j’ai dû donner aussi ma carte d’identité et mon permis de conduire.
Ah, ça bouge…un autre car de CRS arrive. j’apprends que c’est le chef du chef. Plus jeune, beau brun aux yeux bleus, il passe à côté de moi et regarde d’un air navré moi et ma brouette d’où dépassent oranges, patates douces et oignons… « Tout ça pour ça, quelle perte de temps pour tout le monde ! « je ne vous le fais pas dire ! Et il rejoint le premier chef dans le van…
Le journaliste est là, J. refait un topo de la situation bientôt soutenue par la juriste de l’Auberge qui est arrivée avec le texte à la main et les lignes surlignées. Elle montre les papiers au sous chef qui sort un nouvel arrêté. Nous, il est de nov. 2021, lui il est du 10 janvier 2022. Mais son texte ne contredit pas l’autre. Bref, chacun reste sur ses positions. La juriste lui redit que l’état a été condamné pour non accès à l’eau et à la nourriture…dialogue de sourds. Elle a une pile de PV sur son bureau, on va porter plainte pour….j’ai oublié le terme juridique.
On sera restées, J et moi, immobilisées 1h30, entre nos deux brouettes. Il fait 3 degrés.
On rappelle aussi à nos CRS qu’actuellement, l’état, fort généreux, fournit via leur unique association, 1,5 litre d’eau par migrant par jour, pour manger et se laver…..une chasse d’eau, c’est 8 litres d’eau ! Les normes européennes définissent par habitant un volume de…25 litres par personne ! On a peut-être le droit de compléter un peu…
Alors nous, devant nos brouettes, qu’allons-nous faire ? J. dit que n’est pas normal qu’on cède devant la pression.
Je demande aux deux CRS ce que ça veut dire leur « ça va pas s’arrêter là ? » Votre chef va me mettre en prison ???? Me ficher au grand banditisme ? Non, mais vous pouvez vous retrouver en garde à vue. Je ne sais pas pourquoi mais là j’ai cru que j’allais avoir un fou rire. En garde à vue parce que nos brouettes ont croisé les CRS. Je me suis retenue pour ne pas qu’ils pensent que je me moquais d’eux. Je repense au grand chef tout à l’heure qui disait : tout ça pour çà ? Pas la peine de nous apporter des oranges en prison, on les a déjà dans la brouette !!!
On m’explique ce qu’est une garde à vue. Je risque d’être retenue au commissariat pendant 4 heures. Je me crois entrée dans la série Candice Renoir…Pierre qui me disait ce matin : on va essayer de ne pas rentrer trop tard ce soir, je veux réparer la porte de Véronique. Raté. D’ailleurs il ne sait même pas ce qui est en train de m’arriver.
Bravement, on reprend nos brouettes et on continuera la distribution. J’ai eu une amende dont je ne connais pas le montant et pas de garde à vue. Tout le monde est reparti. Avec tout ce retard, on terminera à 20h la tournée à la seule lueur des portables.
Le moment très sympathique qui arrive souvent mais qui était la première fois pour moi a été l’invitation de la part d’un groupe. Venez boire un café, on a préparé à manger. Et voilà comment J. et moi, on se retrouve à partager un plat à base de riz, de tomates et d’oignons…la distribution de la veille….et un café. Voir photo. La partie floue est un homme qui attise le feu avec un carton.

Je fais signe qu’on va repartir, car on n’a toujours pas terminé !
Et là, je finis de vider ma dernière et courageuse brouette quand deux jeunes s’en approchent pour demander de l’aide. Quelle journée ! La suite de cette histoire bientôt…
Au loin, un autre lieu de vie.

On vous parlera aussi Musée…de la Frite! Plus cool…
La brouette, les CRS et moi….ça pourrait être drôle si c’était un sketch, mais en réalité ça l’est moins.
Merci Mireille de conserver néanmoins tout ton humour.
On pense à vous .
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