Chaque pèlerin fait son Camino comme on dit ici et ce n’est pas forcément celui du voisin. Il y a peut-être autant de chemins que de pèlerins.
J’aurais vraiment été déçue de ne pas faire la partie espagnole après la Voie du Puy car on sent une vitalité et une énergie nouvelles (ça y est, elle a pris trop le soleil..) qui viennent des nombreux jeunes du monde entier qui se sont mis en route depuis Saint Jean Pied de Port.
Ils sont heureux d’être là. Parfois seuls, parfois avec un ami, parfois en groupe de copains, ils sont venus du Brésil, de Corée, du Mexique, et à chaque fois qu’ils vous verront, ils vous diront avec le sourire et beaucoup de gentillesse « Buen Camino ». Cela leur a coûté cher de venir mais c’était un de leurs rêves qu’ils voulaient réaliser. Alors ils sont tout simplement heureux d’être là et ça se voit. Et cette joie est contagieuse.
On peut penser alors que le Chemin est fait principalement pour des jeunes en bonne santé. Pas du tout. Il y a aussi de nombreux retraités, certains venant de Hollande, d’Australie, de Suède, du Canada. Âgés mais d’allure sportive et avançant d’un pas décidé.
Et puis il y a d’autres pèlerins. Tellement en dehors du profil pèlerin que c’est sûrement eux qui ont le plus de mérites. Des personnes fragiles ou en surpoids important, qui font le chemin avec des étapes très courtes, sans le sac, ou qui prennent un bus pour certaines parties. C’est leur chemin et c’est bien qu’elles soient là aussi. Tout le monde y a droit.
Hier, je fais la connaissance de Lili qui a les pieds dans une bassine d’eau froide au moment où je la croise dans l’auberge où je dormirai le soir . On se parle en anglais puis apprenant que je suis française, elle se met à parler un français parfait. Elle est hollandaise mais vit en Italie depuis une quarantaine d’années. Elle parle aussi très bien l’espagnol. Cinq langues, bravo Lili. Le Camino est difficile pour elle. Elle était prof d’anglais quand, il y a vingt-cinq ans, on lui a détecté une tumeur au cerveau. Elle a été opérée mais a toujours des séquelles qui sont souvent invisibles pour les autres ou difficiles à comprendre, même par ses trois enfants. On lui dit un chiffre au téléphone et elle va en écrire un autre. Elle a tout le temps peur de se perdre. C’est arrivé sur le chemin dans une partie en forêt. Elle était paniquée. Elle fatigue très vite. Comme elle n’a pas pu poursuivre son travail, elle vit avec une toute petite pension dans un appartement très petit…..Et elle s’est demandée comment elle pouvait aider les Ukrainiens. Alors elle a eu l’idée de se mettre en marche pour eux, pour les aider, en priant tout le long du chemin. Elle ne sait pas jusqu’où elle pourra aller mais elle essaie de continuer tant qu’elle le peut. J’aime beaucoup cette personne pleine de culture et d’intelligence mais je ne la reverrai probablement pas car elle fait de petites distances chaque jour.
Ce qui est sûr c’est que le chemin n’est facile pour personne. Les pèlerins se lèvent entre 5 et 7 h, ils marchent dans la journée d’un pas qui ne montre pas de difficultés, mais l’heure de vérité apparaît souvent au détour de quelques marches à gravir …ou à descendre en fin de journée. L’un a du mal à plier les genoux, l’autre change les pansements de ses pieds, untel se frotte les reins, beaucoup ont une démarche qui tire un peu sur le pingouin… mais quand les regards se croisent, on sourit, on se comprend, on est tous embarqués dans la même aventure. On s’aide si besoin. Beaucoup de bienveillance ça fait du bien. C’est ce qui fait que le chemin est le Chemin.
Alors tous ces gens que j’aperçois chaque jour, certains dont je connais le prénom, d’autres dont je connais seulement le nom du pays, d’autres que je vois pour la première fois, je les aime et je leur dis aussi avec beaucoup d’amour : Buen Camino. On va tous ensemble aller au bout.



































































































































































































