C’est la fin de nos cinq semaines de bénévolat auprès des migrants. Retour demain la tête et le cœur emplis de belles rencontres et de beaucoup d’émotions. Mais l’aventure ne va pas s’arrêter là.
Pierre au cours du dernier repas ce midi avec Woodyard.
On a vraiment eu l’envie de faire un lien entre notre marche vers saint Jacques de Compostelle prévue à partir d’avril et ce qui se passe ici.
Nous marcherons donc comme ils ont marché et nous parlerons tout le long du Chemin, à ceux qui le souhaitent, des migrants de Calais, et si certains veulent aider les actions menées par les associations, ils pourront faire un don en échange d’un badge qu’on a fait faire. À très bientôt.
Ils sont pris en charge, dès que possible, par des associations comme Women center, le secours catholique. Quand les femmes font le 115, elles sont mises à l’abri pour trois nuits, mais après, il faut trouver une solution.
On a pris un de nos deux jours off en semaine pour aller les voir au Secours catholique. Deux fois par semaine, l’association Women Center les amène là pour qu’elles aient un espace à elles, chaleureux, où elles puissent manger un gâteau , boire un thé et discuter. Se sentir en sécurité.
La présence des hommes n’étant pas souhaitable, Pierre est resté en haut côté hommes.
J’avais demandé dans la semaine à l’une des responsables du Secours catholique si je pouvais venir passer un peu de temps avec elles. Ayant l’autorisation, je suis émue de voir enfin des femmes et des enfants de migrants car en un mois, c’est la première fois.
Les enfants jouent à côté, dansent avec des bénévoles de Project Play , association qui partage l’auberge des migrants avec nous pour entreposer jeux, livres et jouets.
Trois femmes sont autour d’une table, à boire un thé. Dès que je leur souris, elles m’invitent timidement à m’asseoir avec elles. Myriam et Cima sont Iraniennes catholiques. La troisième femme, Mouna, est éthiopienne musulmane. Elles sont amies, je ne sais pas depuis quand. Les trois femmes parlent anglais.
Mona, jolie petite femme enveloppée dans un voile marron, me fait penser à un petit oiseau effarouché mais souriant qui me dit: merci à tous les gens ici qui sont tellement gentils avec moi. Merci. You Welcome. Elle est seule ici. Ne pas poser de questions pour ne pas leur faire revenir des souffrances, des traumatismes. La confidence viendra…ou pas.
Myriam, plus âgée que Cima me dit qu’elle a fait le 115 hier et que dans deux nuits maintenant, elle ne sait pas où elle dormira. Je n’ai rien à proposer. Je m’assure qu’on lui a bien donné une feuille avec tous les contacts des organismes d’aide à Calais, écrite en anglais et en arabe. Elle est arrivée la veille de Briançon où il y a également un refuge pour les migrants.
Mais c’est surtout Cima qui est la plus intrépide et qui me raconte son histoire. Belle femme d’une petite quarantaine, Cima est maquillée et ne porte pas de voile sur la tête contrairement à sa concitoyenne Myriam. Divorcée, elle est partie seule avec ses deux enfants. Marcher, marcher. L’Iran, ce n’est plus possible pour les femmes. Les Ayatollahs ont toujours la main mise sur la vie du pays. On évoque le Shah, Soyara, Fara Dibah. Elle espère qu’un jour son fils aîné, le Prince Reza Palhavi qui vit aux USA, reviendra en Iran et reprendra les manettes du pouvoir. Et elle fait un geste de prière…
Elle a traversé de nombreux pays dont la Turquie où elle est restée deux ans. Ses enfants étaient scolarisés mais plusieurs fois ont été battus au sein de l’établissement. Quand elle voulait en parler aux responsables, on lui disait qu’elle n’avait rien à dire, elle, la réfugiée…puis la Grèce, l’Italie…Mais, tu as quitté ton pays depuis combien de temps ? 7 ans. Sept années à fuir, à courir après un rêve. Ses enfants ont aujourd’hui 11 et 16 ans.
Fatiguée . Marcher. Marcher. La peur. Si fatiguée. Elles m’ont donné leur numéro de téléphone.
Je repense aux visas délivrés par la France aux Chrétiens d’Orient menacés par Daech. Je ne sais pas si ces femmes pourraient encore en bénéficier. C’était pour les Irakiens et les Syriens en 2015. Je ne suis pas juriste. Mais je pose la question aux services concernés qui peut-être trouveront une piste.
Je suis retournée aujourd’hui lundi, dans l’espoir de les revoir, je leur ai apporté des petites douceurs, mais je ne les reverrai pas. Elles sont pour quinze jours, et c’est très bien, dans un CAES ( centre d’accueil et d’examen des situations) à 1 h 30 de Calais, qui, si elles le souhaitent, examineront leur possibilité de demande d’asile en France. Mais comme elles ont été dublinées, cf article 6, elles perdent encore 18 mois au moins à attendre…
Je fais la connaissance d’autres femmes. Une vieille femme hongroise aux yeux clairs qui, paraît-il, est là depuis longtemps. Elle ne parle qu’anglais. Que fait-elle là toute seule ? Une Iranienne de trente ans qui est chanteuse. Impossible dans son pays. Elle est musulmane sur le papier car pas le choix , mais elle ne pratique pas. France ou Angleterre ? Cela lui est égal. Si elle peut vivre en sécurité. C’est grâce à un cousin qu’elle a voyagé cachée dans deux camions différents, et un peu en bateau. Elle n’a pratiquement rien vu du périple qui a duré deux mois et demi . Quand elle se lève, je découvre qu’elle boîte comme les personnes chez nous qui contractaient la poliomyélite. Elle est stupéfaite d’apprendre que nous sommes des bénévoles. Pleine de gratitude pour toutes ces personnes qui l’accueillent depuis son arrivée la veille. Échange de numéro de téléphone. Elle promet qu’elle donnera de ses nouvelles. Bonne chance Sofia! Je te souhaite un bel avenir.
Inchallah !
A la warehouse ( l’entrepôt). On charge le van avant la distribution.
C’est celle où travaille Pierre qui, par modestie, n’est pas sur la vidéo. Cagnotte participative. Pour 14 tonnes de bois par semaine coupées et distribuées, il faut des sous.
Vidéo faite par Sophie , bénévole également à Woodyard.Le repos perché
En lien avec l’article 7 qui vous racontait les difficultés de distribuer les aliments aux migrants. Voici l’article publié par le journaliste qui nous avait rejointes, J (Noké dans le texte) et moi.
Dimanche dernier, journée mondiale d’hommage aux migrants disparus ou morts aux frontières. Moment fort à Calais évidemment.
Ceux qui le souhaitent portent le no d’un disparu en mer.La marche silencieuse rythmée au son d’un tambour se termine sur la plage de Calais.
Moment très émouvant. Les corps s’allongent et une longue litanie commence. Celle des noms des 347 morts lors de la traversée. Enfin quand on les connaît.
Ce qui nous frappe est la jeunesse des disparus. La moyenne doit être d’une vingtaine d’années.
Un prénom. 21 ans. Un autre prénom. 17 ans. Inconnu. 7 ans. Inconnu. 16 ans. Un prénom. 4 ans. Inconnu. Nourrisson. etc.
Et on pense aux familles de ces inconnus enfants ou ados qui espèrent sûrement qu’ils ont rejoint la Terre Promise…même s’ils ne donnent plus de nouvelles.
Abdul , entre 25 et 30 ans, me dit d’emblée qu’il a payé 2500 $ pour arriver de Kaboul à Calais. Il a traversé l’Iran, l’Irak, la Turquie, a pris un bateau pour arriver en Italie puis les montagnes puis la France….Des mois d’errance. « Et maintenant, je suis ici, dehors, dans la boue. Combien de temps ? » Que lui dire…
Un autre Afghan, lui, a évité la traversée de la Méditerranée . Il est remonté par la Bulgarie, la Serbie, la Croatie, la Slovénie, l’Italie …et la France.
Afin qu’ils soient fiers d’un compatriote, je leur parle de mon neurochirurgien afghan de Grenoble qui a créé une association pour aider son pays, puis j’évoque le commandant Massoud – que j’ai beaucoup moins connu…
Je traduis le dialogue qu’on a eu en anglais. Je ne parle pas le Pashto.
Abdul: Massoud ? c’est un héros. Tu comprends, héros ?
– Oui, c’est le même mot en français. Oui je sais, la France aimait bien Massoud.
– Tout le monde l’aime, tout le monde le respecte en Afghanistan, c’est un héros. Il est de ma famille.
– l’autre Afghan: Non ! Massoud, pas bien. Comme les autres. Il a tué aussi beaucoup de gens !
L’autre dit que c’est faux. Deux Afghans, c’est déjà une guerre civile.
Je ne veux pas les laisser sur une note conflictuelle. Pas facile la politique internationale…
Je tente : Et les Talibans?
Les deux à tour de rôle : Not good !
Bah voilà, ils sont au moins d’accord là dessus. C’est d’ailleurs à cause d’eux qu’ils sont là.
Et je repars toute brouette devant.
AbdelAzziz, Soudanais..
La Libye à traverser. C’est le pays le pire. Certains migrants se sont retrouvés esclaves un ou deux ans avant d’être relâchés.
Le Soudan, c’est terrible. On évoque le pays partagé entre Chrétiens et Musulmans. Il me dit que ce n’est pas ça le problème, tout le monde vit bien ensemble. Travail, mariages. Le problème est la politique. Pas un chef mais trois chefs. Faire de la résistance ? Impossible d’essayer . Ils tuent tout ceux qui ne sont pas d’accord avec eux. Pourquoi l’Angleterre? Il a un frère qui est bien là bas. Et un autre….à Nantes, qui est bien aussi là bas.
Alors pourquoi vouloir partir en Angleterre absolument ?
Voilà toutes les raisons qui font que la grande majorité veut aller en Angleterre.
Ils y ont de la famille .
Pour la plupart, ils parlent l’anglais.
On y trouve très facilement du travail et rapidement…au black.
Pas de contrôle d’identité comme en France.
On a eu la chance d’aller dans une maison extraordinaire dont on ne donnera pas trop de détails car officiellement, ces personnes n’hébergent pas de migrants. En fait, ils recueillent les plus vulnérables. Des bénévoles viennent donner un coup de main. Une jeune Lettone est présente. Quand on y est, deux femmes ont accouché très récemment. Un bébé est né la semaine précédente. A l’hôpital, mais après ? Cette maison est un havre de paix. Femmes ou mineurs restent le temps dont ils ont besoin, certains restent juste une nuit avant de tenter la traversée, d’autres une ou deux semaines. Des enfants se faufilent entre nous et jouent à cache-cache. Ça nous fait du bien à nous aussi.
On parle avec l’une des responsables de ce qui attend les migrants après Calais. Savent-ils que ce n’est pas toujours la Terre Promise? Ne serait-ce pas important de leur donner des informations sur le sujet ?
Bien sûr, des assos existent déjà pour les renseigner mais cette dame nous dit que cet objectif à atteindre que représente l’Angleterre, après des mois voire des années d’errance et de peur pour se retrouver dehors dans la boue ou sous un pont, c’est ce qui les fait tenir. Tant qu’ils ont toujours l’espoir, ils restent debout et vivants. Il faut les informer mais être très prudent sur la façon de procéder.
Certains responsables sont allés voir sur place plus tard en Angleterre.
Certains migrants ont réussi, ont un travail, une famille, sont heureux. C’est la majorité.
D’autres , en découvrant la Terre tellement promise, se sont suicidés. Tout ça pour ça. Tellement triste.
Un Irakiencatholique.
Il veut faire sa demande d’asile en France. Pour cela, il doit aller à Lille. On se demande si le décret mis en place par François Hollande qui a permis, entre autres, à Hend et Aymen d’être accueillis chez nous en toute légalité est toujours valable. On va se renseigner.
La tente sous un pont en plein centre de Calais où vit l’Irakien catholique.
Ici vivent cinq personnes. Quand on passe laisser des sacs de nourriture, l’un d’entre eux émerge d’une des tentes. Dormir. Ça passe le temps et ça permet d’oublier.
Il nous semble qu’on est encore plus seuls au milieu de la ville que dans les bosquets autour de la ville. Endroits plus propres mais plus isolés. Ici pas question de se retrouver autour d’un feu.
On se dit qu’ils sont drôlement patients d’accepter d’être dehors, nourris tant bien que mal, d’être déplacés régulièrement par les forces de l’ordre qui parfois leur enlèvent le peu qu’ils ont. Pas de vol, pas d’agressivité. Jusqu’à quand ? Jusqu’où peut-on pousser le bouchon avant qu’il ne saute ? Et si un jour ils se levaient tous ensemble pour manifester un gros mécontentement ? Imaginons environ 1500 personnes qui se révoltent ? Beaucoup plus en été ? Quelle image la France donne t’elle ? Ne fait-on pas le lit du terrorisme? Les quelques ONG suffiront-elles à faire contrepoids ? France, réveille-toi .
Cela semble toujours impossible…jusqu’à ce que cela se fasse.
Combien de fois, quand on étudiait la guerre de Cent ans, ai-je eu l’occasion de raconter aux élèves de CM l’histoire émouvante des Bourgeois de Calais ! Statues qu’on découvre en vrai pour la première fois devant l’hôtel de ville.
Rappel des faits.
Premières années d’une guerre qui va durer 116 ans exactement.
On est le 4 septembre 1346. Édouard III , roi d’Angleterre, arrive devant les portes de Calais. La ville résiste. Les Anglais vont assiéger la ville pendant onze mois ! Le roi de France , Philippe VI, essaie de reprendre la ville, sans succès. Calais se rend aux Anglais le 4 août 1347.
C’est alors que le roi d’Angleterre exige que six bourgeois, parmi les notables, pieds nus, en chemise et la corde au cou, lui donnent leur vie…et les clefs de la ville.
C’est à ce prix seulement qu’il épargnera les autres habitants de la ville qui devront partir et laisser la place à des Anglais.
On a compté deux clefs sur les statues.
Jean de Vienne, capitaine de Calais, rassemble les Bourgeois. C’est Eustache de saint-pierre, le plus âgé, qui s’offre le premier. Il est barbu et moustachu, et entame la marche.
Jacques de Wissant ( on loge à 8 kms de cette ville) , voûté, avance, résigné.
Pierre de Wissant, a le corps et le visage encore tournés vers l’arrière.
Jean de Fiennes, torse découvert et bras ouverts, est l’image du don ultime et du sacrifice absolu.
Andrieu d’Andres, la tête entre les bras, est figé dans une attitude de désespoir.
Jean d’Aire, porte les clefs de la ville.
Bravo à Rodin qui a su trouver des expressions différentes pour chacun. En 1885, la ville commande à Auguste un monument soulignant le patriotisme des Bourgeois de Calais, symbole de l’abnégation universelle.
Mais l’histoire se termine bien ! Grâce à qui?
Grâce à la femme du roi d’Angleterre, Philippa de Hainaut, qui supplie son royal époux de les épargner. Et le roi va céder. Rappelons qu’elle était d’origine française mais quand même. C’était une fille sympa.
Avant de parler frites, quelques photos de cette belle ville.
Dimanche dernier à Bruges, visite du musée de la frite ou de la fritte
Pourquoi « french fries » aux États Unis ?
Pendant la guerre de 14, des soldats belges ont donné des frites à des soldats américains. Comme ils étaient francophones, les Américains ont inventé le terme de « French fries ». Le musée précise que c’est mieux ainsi. S’ils avaient parlé de « Wallon fries » cela aurait posé plus de problèmes!
Savez vous que des scientifiques ont découvert que la pomme de terre était un puissant aphrodisiaque…
J’en ai offert quelques cornets à Mireille…
Ce qui est sûr, c’est que ce nouveau légume a fait diminuer une maladie qui faisait des ravages, l’ergotisme , et de ce fait, a fait chuter le nombre de pèlerinages à Saint Antoine l’Abbaye qui étaient pourtant d’une remarquable efficacité .
Les Isérois ont pardonné à Parmentier d’avoir été à l’origine du développement de la culture du fameux tubercule en France.La plus grosse patate….un beau bébé de 3,7 kg Revenons à la frite qui n’est pas qu’un banal parallélépipède, mais se décline de multiples façons.On pourrait même deviner l’origine du cuisinier en faisant une étude détaillée de ses fritesLes frites ont aussi inspiré les artistes. Voilà la frite rock and Roll ! Même de grands comédiens ont participé à son rayonnement international…
Et ça, qu’est-ce que c’est ?
Des gaufres ! Recouvertes de chocolat et autres douceurs…
Vers 19h30, lors de mon dernier trajet avec la brouette, deux jeunes hommes viennent à mes côtés.
– Bonsoir, on vient d’arriver .
– Bonsoir, vous arrivez de quel site ?
– Non, on vient d’arriver de Paris.
-De Paris ???
– Oui. On n’a plus rien.
Ils parlent un très bon français.
– Plus rien ?
– Non. Plus rien.
– Ha ! Bon, suivez-moi, on va voir ce qu’on peut faire.
– Merci beaucoup.
– Expliquez-moi un peu.
– On vient du Tchad. On est déjà venus à Calais. La police nous a remmenés à Paris. Ils nous ont tout pris. On revient encore pour aller en Angleterre.
Pendant que je ramène la brouette et les deux jeunes vers le van, défilent dans ma tête les différentes associations qu’on nous a présentées et que je vais essayer de contacter. Vue l’heure, c’est pas gagné.
– Comment vous vous appelez ? Au fait, vous avez quel âge ?
– Abakar, j’ai 17 ans. -Abdallah, moi j’ai 17 ans et demi.
En plus, des mineurs !
Pour le soir même, aucune solution ne sera trouvée entre Utopia, Collective Aide. Je cherche à joindre l’association Ecpat qui s’occupe des mineurs. Je reçois un texto qui serait à encadrer : « Nous reprenons à 10h lundi. Merci pour l’appui fourni aux jeunes et bon week-end. »
Des horaires de bureau. Merci . Merci pour quoi ? pour quel appui ??? Justement, je cherche un appui pour ne pas les laisser dehors sans rien .
Que des refus. On me recontacte en disant que le lendemain à 17h, on pourra leur fournir une tente et un duvet. Ok. Mais en attendant….
Véronique, allo! à notre super proprio qui est aussi bénévole . Elle a déjà accueilli trois Soudanais une fois. Il y a une chambre libre dans la maison. Elle est d’accord… Pierre entre-temps m’a rejointe en voiture au bout de la rue. Il y a aussi que je ne veux pas laisser seule ma collègue encore sur le terrain . Elle revient, on se sépare et on repart en voiture avec deux migrants mineurs clandestins à bord !!! On a un pont à traverser.
On espère ne pas retomber sur des CRS , surtout les mêmes !!! Ah c’est encore vous !!! Cette fois, on ne fait plus dans la brouette mais on transporte des clandestins mineurs !!! Vous allez finir par en faire de la garde à vue !!! On a eu de la chance, des CRS que nenni.
Véronique nous a préparé un bon repas, ils vont bien dormir, prendre un petit déjeuner. Depuis le début, ils ne cessent de nous remercier pour l’aide apportée. Ils sont très bien élevés, veulent tout le temps aider. Au Tchad, on apprend le français à l’école.
Abakar et Abdallah après le petit-déjeuner chez Véronique.
Avant de prendre la route vers Bruges, on les laisse près de notre entrepôt où pas loin, il y a un groupe de migrants. Ils reconnaissent des copains soudanais qui parlent français. On leur donne notre numéro, leur explique qu’on part jusqu’à lundi. On a eu des nouvelles, ils ont eu du matériel et pour l’instant, ça va. On les recroisera sûrement.
Ils ont quitté le Tchad à 15 ans et demi, sont restés 7 mois en Lybie, ont traversé la Méditerranée pour arriver en Italie, puis sont passés en France: Nice, Marseille, Lyon, Paris, Calais, évacués par la police, retour Paris puis retour Calais.
Changement de stratégie pour les forces de l’ordre : il y a des expulsions chaque jour. Elles ont lieu à n’importe quelle heure. On n’en a pas encore vu mais c’est déjà mauvais signe quand un car de CRS est dans le coin. On est deux à arriver avec notre van pour débuter la distribution, il est 14h30. Juste à côté de l’endroit où on se gare d’habitude, un car de CRS. Ma collègue, très jeune mais bénévole depuis 1 an et assurant des formations, sait ce qu’on doit faire. Dès qu’on les voit, elle me rebriefe rapidement. C’est moi qui conduis. Je me sens tranquille car je suis en règle : on doit toujours avoir sur soi ses papiers d’identité, son permis de conduire , se garer aux places de stationnement, ce qui est le cas. J’ai appris qu’on a le droit de distribuer de la nourriture si ce n’est pas dans la rue ( les fameux arrêtés…).
On ouvre le van, on descend nos deux brouettes, on les charge de nourriture, et nous voilà parties l’une derrière l’autre, le chemin est très étroit, vers l’autre bout du terrain où se trouvent les Soudanais. On se fait deux allers-retours sans aucun problème. Je finis par penser qu’ils sont là juste pour constater qu’il y a bien des migrants dans le coin.
Ah, au troisième retour, une portière s’ouvre et un CRS, le plus gradé des trois présents pour le moment, descend pour me demander mes papiers et ceux du véhicule… Je roule toujours ma brouette droit devant et je suis bien sûr sur le trottoir . Je dis bonjour au monsieur et roule encore les 3 ou 4 mètres qui me séparent de notre van.
« Arrêtez-vous quand on vous parle ! » me dit-il pas aimable du tout. De toute façon je ne comptais pas aller bien loin….c’est sûr qu’elle passerait pas le contrôle technique ma brouette toute cabossée dont la vis principale au centre de la roue, essaie régulièrement de se faire la malle. Pas du tout une brouette de compétition. Ma collègue n’est pas plus gâtée avec la sienne. Mais elles roulent quand même.
Les papiers du véhicule…..je prie pour qu’ils y soient…dans le véhicule. On n’en a pas parlé, les deux vans changent de chauffeur tous les jours…Je fais la brave, oui pas de problème, c’est dans la boîte à gants…euh, la boîte à gants…il y a longtemps qu’elle ne veut plus s’ouvrir…je jette un regard interrogateur vers J. qui me dit « sous les sièges ».
On a tout bon. Pour l’instant….Deux autres CRS sont descendus à leur tour . J. est contrôlée aussi. Le chef me dit que je n’ai pas le droit de distribuer de la nourriture dans la rue. On lui répond qu’on est garé le long de la rue, bien comme il faut, mais que la nourriture n’est pas donnée dans la rue mais dans le grand terrain le long de la voie ferrée. D’où les brouettes…
On lui rappelle l’arrêté qui nous permet de le faire, lui n’a pas la même version . A l’heure qu’il est, on est deux, ils sont trois mais J. a téléphoné à une juriste de l’Auberge des migrants…et à un journaliste. En général ça les calme…
Voilà la situation. Le chef me dit : vous partez et vous n’aurez pas d’ennuis. Vous retournez leur donner à manger, vous êtes verbalisée.
Être verbalisée parce qu’on donne à manger à quelqu’un. Ça devrait plutôt être le contraire non ?
Dans le van, J. qui a l’habitude, m’a prévenue. J’aurais sûrement une amende mais au nom de l’association. Elle m’a demandé aussi de filmer si je le peux.
On leur explique qu’on ne peut pas donner à manger à seulement une partie des groupes, et là, ce secteur-là, c’est 644 personnes !!! On ne peut pas s’arrêter au milieu de la tournée…J. me demande en aparté de faire traîner la conversation le temps que la juriste et le journaliste nous rejoignent….Échanges avec les deux CRS plus sympas que le chef sur ce que je fais là, la belle région qu’est l’Isère, il y en a un qui connaît bien Grenoble et le lac, et oui, On connaît la chanson, Bacri Jaoui, ah vous étiez prof? Oui un café ça nous réchaufferait, non je ne fume pas . Ils arrivent de Strasbourg ce matin, c’est beau aussi Strasbourg, ils savent que ça ne sert à rien ce qu’ils font mais c’est les ordres hein ? Ils ont froid, ils ont hâte de rentrer…
Ils me disent que ça ne sert à rien d’essayer de discuter avec le chef. Texto : Franchement, vous seriez tombés que sur nous deux, on vous foutait la paix, mais là, c’est pas terminé, ça va pas s’arrêter là. Et il y a toujours Dupont T qui reprend derrière chaque phrase : non, ça va pas s’arrêter là. Mais votre chef il est passé où ? Dans le fourgon. Je me dis qu’il apprend mes papiers par cœur car évidemment, j’ai dû donner aussi ma carte d’identité et mon permis de conduire.
Ah, ça bouge…un autre car de CRS arrive. j’apprends que c’est le chef du chef. Plus jeune, beau brun aux yeux bleus, il passe à côté de moi et regarde d’un air navré moi et ma brouette d’où dépassent oranges, patates douces et oignons… « Tout ça pour ça, quelle perte de temps pour tout le monde ! « je ne vous le fais pas dire ! Et il rejoint le premier chef dans le van…
Le journaliste est là, J. refait un topo de la situation bientôt soutenue par la juriste de l’Auberge qui est arrivée avec le texte à la main et les lignes surlignées. Elle montre les papiers au sous chef qui sort un nouvel arrêté. Nous, il est de nov. 2021, lui il est du 10 janvier 2022. Mais son texte ne contredit pas l’autre. Bref, chacun reste sur ses positions. La juriste lui redit que l’état a été condamné pour non accès à l’eau et à la nourriture…dialogue de sourds. Elle a une pile de PV sur son bureau, on va porter plainte pour….j’ai oublié le terme juridique.
On sera restées, J et moi, immobilisées 1h30, entre nos deux brouettes. Il fait 3 degrés.
On rappelle aussi à nos CRS qu’actuellement, l’état, fort généreux, fournit via leur unique association, 1,5 litre d’eau par migrant par jour, pour manger et se laver…..une chasse d’eau, c’est 8 litres d’eau ! Les normes européennes définissent par habitant un volume de…25 litres par personne ! On a peut-être le droit de compléter un peu…
Alors nous, devant nos brouettes, qu’allons-nous faire ? J. dit que n’est pas normal qu’on cède devant la pression.
Je demande aux deux CRS ce que ça veut dire leur « ça va pas s’arrêter là ? » Votre chef va me mettre en prison ???? Me ficher au grand banditisme ? Non, mais vous pouvez vous retrouver en garde à vue. Je ne sais pas pourquoi mais là j’ai cru que j’allais avoir un fou rire. En garde à vue parce que nos brouettes ont croisé les CRS. Je me suis retenue pour ne pas qu’ils pensent que je me moquais d’eux. Je repense au grand chef tout à l’heure qui disait : tout ça pour çà ? Pas la peine de nous apporter des oranges en prison, on les a déjà dans la brouette !!!
On m’explique ce qu’est une garde à vue. Je risque d’être retenue au commissariat pendant 4 heures. Je me crois entrée dans la série Candice Renoir…Pierre qui me disait ce matin : on va essayer de ne pas rentrer trop tard ce soir, je veux réparer la porte de Véronique. Raté. D’ailleurs il ne sait même pas ce qui est en train de m’arriver.
Bravement, on reprend nos brouettes et on continuera la distribution. J’ai eu une amende dont je ne connais pas le montant et pas de garde à vue. Tout le monde est reparti. Avec tout ce retard, on terminera à 20h la tournée à la seule lueur des portables.
Le moment très sympathique qui arrive souvent mais qui était la première fois pour moi a été l’invitation de la part d’un groupe. Venez boire un café, on a préparé à manger. Et voilà comment J. et moi, on se retrouve à partager un plat à base de riz, de tomates et d’oignons…la distribution de la veille….et un café. Voir photo. La partie floue est un homme qui attise le feu avec un carton.
Bon, c’est pas notre machine à café Delonghi mais ça marche quand même !
Je fais signe qu’on va repartir, car on n’a toujours pas terminé !
Et là, je finis de vider ma dernière et courageuse brouette quand deux jeunes s’en approchent pour demander de l’aide. Quelle journée ! La suite de cette histoire bientôt…
Au loin, un autre lieu de vie.
Des hommes accroupis devant un feu.
On vous parlera aussi Musée…de la Frite! Plus cool…