VERS MATERA

Pour quitter Salerno, fin de la côte amalfitaine et rejoindre la région des Pouilles, on a fait une liaison en train de 256 kms . Gratuité des vélos dans le train. Nous étions trois dans notre wagon et celui d’à côté était entièrement vide. Taranto était le point d’arrivée, une belle ville dont l’intérêt se limite à son Castel aragonese car rien à dire de son quartier médiéval en état de décomposition bien avancé. Le train nous amenait là mais notre but était Matera.


De Taranto où on a à nouveau enfourché nos vélos, on a pédalé une journée d’un peu plus de 80 kms jusqu’à Matera. Il y avait longtemps qu’on n’avait pas fait une étape aussi longue et toute en montées. Tout s’est bien passé. On constate qu’on est encore capables de faire une longue journée sous un soleil bien présent.

Ce ne sont pas les paysages les plus beaux qu’on ait traversés mais ce qui est intéressant c’est la différence d’une région à l’autre. Ici, c’est aride. Les villages sont rares et on n’oublie jamais de refaire le plein des gourdes quand on peut. Des ponts permettent d’enjamber des vallées très encaissées.




MATERA
DE LA HONTE À LA FIERTÉ

La région s’appelle la Basilicate. C’est la cheville! Le terme vient du gouverneur byzantin Basilikos, qui a occupé la région au XIe siècle. Avant JC, ce sont les Grecs qui y ont implanté des colonies prospères mais de nombreux autres envahisseurs sont passés par là, et la région a décliné, s’est enfermée dans un isolement culturel et économique du XIV e jusqu’à 1950 . À partir de cette date, l’Italie a aidé la région. On va voir pourquoi et grâce à qui.
Matera est l’une des villes, peut-être La ville, qui nous aura le plus marqués au cours de ce voyage. On regrette de ne pas y être restés plus longtemps.

Elle serait la troisième ville la plus ancienne du monde après Jericho et Alep. Les premières présences humaines remontent au paléolithique et les grottes naturelles auraient été utilisées dès cette époque comme abris.
À partir du VIII e siècle, des moines byzantins se réfugient dans ces grottes, en transformant certaines en églises ou en cryptes, décorées de fresques religieuses comme en Cappadoce. Les Bénédictins les remplaceront au XIIe siècle. Mais c’est pas fini!
Au moyen âge, les Lombards construisent une ville fortifiée au sommet de la colline, « la ville haute ». Par manque de place, les plus pauvres sont hors les remparts, dans « la ville basse », là où se trouvaient les grottes, sur les flancs de la colline, dans deux amphithéâtres naturels. À partir du XIIIe siècle, le clergé et la classe dirigeante construisent cathédrale, églises, palais. La ville basse ? Elle bosse. Artisans, ouvriers et paysans vivent dans des conditions misérables dans ce qu’on va appeler « les sassi », ce qui signifie roche. Un sasso des sassi.







Des façades ont été ajoutées devant des entrées de grottes, d’autres habitations ont été construites au-dessus. Certaines rues passent sur le toit de la maison du dessous. Superpositions. Certaines grottes ont été creusées et la matière extraite a servi à construire d’autres maisons, d’où l’homogénéité de l’ensemble de la ville.



Deux hommes vont faire connaître au gouvernement italien et au reste du pays la misère dans laquelle vit une partie de la population de Matera.
Le premier est un écrivain, Carlo Lévi, qui , dans son roman autobiographique, Le Christ s’est arrêté à Eboli, a fait connaître le dénuement complet des gens de cette région. Antifasciste (il doit se retourner dans sa tombe), il fut exilé trois ans dans le coin par Mussolini dans les années 30. Son livre est sorti en 1945 et, avec Le Guépard, est le roman italien le plus lu et traduit en 37 langues. Mais que veut dire ce titre ? C’est une expression des paysans de l’époque de Lévi qui disaient. « Nous on n’est pas chrétiens. Le Christ s’est arrêté à Eboli ». Une ville plus au nord, peut-être plus riche, où le Christ se serait définitivement arrêté, oubliant les habitants de la Basilicate qui s’appelait alors la Lucanie.
Le second est un homme politique qui parlera de « Honte nationale » en découvrant Matera et ses habitants. Son discours donnera une loi en 1953, la loi De Gaspéri, qui décidera de l’évacuation des deux sassi. On construira 3000 logements pour reloger 15000 personnes. On a lu qu’il y avait eu trois villages de créer pour les accueillir mais sur place, on nous a montré ces immeubles.

La FIERTÉ.

D’énormes moyens ont été mis en œuvre pour faire de Matera une ville attractive, qui a aujourd’hui une université accueillant des étudiants de toute l’Europe. En 1993, elle est classée au patrimoine du monde de l’UNESCO et, en 2019, sera Capitale européenne de la Culture ! La belle revanche. Bravo à ses habitants et à tout ceux qui y ont cru.
Aujourd’hui,à Lecce, on a retrouvé un Français, Anthony , parti pour un an d’aventures à travers le monde, qu’on avait rencontré à une terrasse de café sur l’île d’Ischia. Il est allé aussi à Matera et a fait de superbes photos de la ville qu’on est heureux d’ajouter.

